Place Ba Dinh

Publié le par Claire

  Descente du drapeau

 

 

 

C’était le soir sur la Place Ba Dinh et la pluie parquait ses ânes. Quelques militaires, vêtus de leur uniforme kaki, vociféraient tendrement dans des mégaphones « mangez vos glaces qu’il n’en reste que le cornet et allez sur la pelouse sans plus tarder. Piétinez les 54 ethnies, ce soir on descend le drapeau. ». « Comme tous les soirs et quand descendra-t-on le secrétaire général du parti ? » répliqua un autre que personne, bien sûr, ne voulut entendre. Les hauts parleurs cachés dans la forêt de bambous laissèrent échapper quelques rots avant d’entonner une marche. Ah, ces grands instants patriotiques ! De leur pas souple et blanc, deux danseurs vinrent relever les deux fusils qui montaient la garde devant la merveilleuse dépouille. « A Bangkok ils tombent le slip ! » s’exclama une femme qui contorsionnait son bassin en des mouvement obscènes, mais elle devait confondre les gardes royaux qui s’époussètent gentiment avec les danseuses nues des quartiers interlopes. A part ces quelques remarques déplacées et une douzaine de personnes en train d’inspecter consciencieusement les béances de leurs narines plates, le silence était rouge. Même si en réalité tout le monde se foutait bien de la relève des fusils et n’attendait que de pouvoir se repayer une glace au durian ou à la viande de chien. Une fois les deux fusils partis se coucher, une ondulation blanche se répandit en une ligne de vaguelettes jusqu’au mat au sommet duquel pendait la loque étoilée. « Je suis la reine d’Angleterre », hurla ma mère, mais heureusement personne ne l’entendit, tant tous étaient concentrés sur le stand de glaces qui venait d’être pulvérisé par un morceau incandescent de la station mir. Trois militaires, sans se soucier du verglas, gravirent les trois marches qui les séparaient de la hampe. « L’oncle Hô n’a jamais eu d’enfants ! Que ce soit clair une fois pour toutes ! », brailla le général. Les professeurs reniflèrent bruyamment, certains allèrent même jusqu’à cracher, tous acquiescèrent mais ils n’en pensaient pas moins. Un des trois militaires, lentement, fit glisser le drapeau jusqu’en bas, mais, à l’indifférence générale, l’étoile était restée accrochée au ciel. Un des militaires reçut donc l’ordre de grimper en haut du mat qu’un petit malin avait enduit de savon noir. Une fois qu’il fut en haut, le colonel le fusilla car il était trop petit pour atteindre l’étoile. Un sous commandant fit alors à son tour l’ascension, mais, arrivé au faîte du toit, pris de vertige, il alla chuter sur une baraque à frites d’Etat. Le général en conclut que Noël approchait et donna donc l’ordre de laisser l’étoile là haut, flotter au dessus du mat. Les danseuses se sont partagé les gains de la vente du drapeau à l’étoile fugueuse puis, tel un banc de poissons, ondoyant, changeant subrepticement de teinte, brillants, mousseux, par ordre de grandeur, ondulants, heureux, sont retournés boire des pattes d’ours derrière le bunker.

La femme d’un agent, qui rêvait d’envoyer son fils faire des études aux Etats-Unis _ zou hop, zou hop, zou hop ! - d’Amérique, alla dénoncer un jeune couple qu’elle avait entendu ricaner sottement, mais au bureau des dénonciations on lui dit que son information valait tout au plus une place pour une représentation du cirque national et qu’encore on était généreux si on ne la mettait pas sur écoute. La femme prit la place en marmottant qu’elle la donnerait à son fils, que s’il ne pouvait pas aller aux Etats-Unis il pourrait au moins voir des singes qui marchent sur la tête, que bien sûr c’était perdre au change, mais après tout, depuis que la banque centrale a introduit des pièces – des pièces ! comme si on pouvait acheter quoi que ce soit avec des bouts de métal ! – eh bien, on pouvait l’affirmer, et même, pourquoi pas, l’inscrire sur des banderoles « tout va à vau l’eau ».

Pendant ce temps sur la Place Ba Dinh, les femmes avaient recommencé à se tordre en convulsions nerveuses, balançant frénétiquement leurs ovaires d’avant en arrière – avant arrière – arrière avant – en tendant leurs mains jointes bien haut au dessus de leurs têtes. Que ne laisse-t-on pas le vieillard dormir, non, il lui faut jour après jour féconder les entrailles de ces millions de pulsations qui, d’un coup brusque, cherchent à attraper la semence qui flotte dans les airs. Quatre vingt millions déjà, sans compter tous ceux qui sont morts, sans compter ceux qui naîtrons, non, de vie de maquignon on n’avait vu demander cette prouesse, pas même au meilleur étalon.

 

 

 

J’étais avec Fabien dans un poste de police quand on a sonné, encore une de ces frontières que l’on franchit sans s’en apercevoir, à croire qu’ils le font exprès, ils ne pourraient pas mettre de plus gros panneaux ?

Avant que ne soit décrétée la nuit, les machines à glace passèrent pour lisser le sol de la place et permettre aux partisans de glisser dans leurs maillots collants, de s’entrelacer en un ballet délirant, de tenter d’atteindre l’étoile en s’élançant dans des vrilles célestes qui, la plupart du temps – se finissait en cheville brisée ou en genou déboîté.

 

Les policiers nous payaient un troisième verre de tokay pinot gris, en entonnant l’hymne khmer.

 

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