Le perroquet démasqué

Publié le par Claire

 
Les garçons aux pommettes hautes se blottissent les uns contre les autres. Ils s’enlacent sur leur Honda tandis que la brume défile sous le ciel rose, dessinant dans le parc des silhouettes fantomatiques. Ma vie n’a rien d’intéressant et je ferais mieux d’entrer au couvent pour méditer et me soucier de mon élévation spirituelle, pourtant, jamais je ne pourrais me résoudre à devancer le soleil dans son ascension quotidienne. Il y a quand même un point que j’aimerais partager avec le lecteur : je bois du Puh Ehr. C’est un thé qui fermente dans des caves chinoises pendant des mois, on le met dans des jarres et on l’oublie, jusqu’à ce que son odeur commence à incommoder les habitants du deuxième étage. Des jeunes filles aux mains délicates le sortent alors de jarres, froissent légèrement les feuilles entre leurs paumes, le brassent par tas pour l’aérer, puis le conditionnent dans de grands sacs de jute. Ces sacs sont ensuite vendus puis acheminés à travers le monde afin que je puisse m’en délecter. Je me demande si les femmes qui ramassent les feuilles et les jeunes filles qui les froissent pensent à moi qui me délecte de ce breuvage. Je ne sais même pas si elles imaginent le goût que peut avoir ce liquide ambré. En tout cas moi je les fais exister chaque fois que je m’en prépare une théière, n’est ce pas merveilleux ? Chaque jour, par ce que je mange, par ce que je bois ou écoute, je donne vie à des centaines de personnes. Mais je sais qu’il n’y a point de gratitude en ce bas monde. La mère du planton devant l’ambassade de Singapour, se fait du soucis pour son fils. Sortira-t-il un jour de son uniforme kaki, pour en passer un blanc, rien n’est moins sur, et en attendant, elle l’a déjà vu plusieurs fois faire les cent pas avec une main dans la poche. La main gauche dans la poche gauche. Avec son arme en bandoulière. Sait-il seulement s’en servir ? Il n’a jamais été très doué à l’école, après tout il n’est que le fils d’un chauffeur de moto alcoolique et d’une marchande de soupe de raviolis. Gageons que sa prochaine existence ne sera pas meilleure. Et après tout qu’importe, il accumule du patrimoine pour ses enfants. Deux garçons, 12 et 8 ans. Voilà ce que se dit la mère du planton rue Tran Phu. Si je devais taper un poisson, je le ferais avec acharnement. Il n’y a pas que des avocats qui poussent sur l’arbre dans le parc, il y a aussi des grenades et des jacques, les trois vont de pair. La femme du planton de l’ambassade de Singapour aimerait qu’il plantonne sous un arbousier. Elle ne saurait vous expliquer exactement pourquoi, c’est une idée qui lui est venue un jour qu’elle achetait du riz au marché. Une fois par mois, je vais manger de la viande de chien. On ne sait jamais. La nuit venue je rêve qu’un chien me sodomise, c’est toujours ainsi. N’allez pas croire que c’est dans l’intention consciente de refaire ce rêve que je m’acharne sur cette carne, c’est juste que mes affaires ne tournent pas rond. J’ai une entreprise de cure dents de bambous et la concurrence chinoise est rude. De 6 heures à 18 heures 56 enfants fendent des bouts de bambous avec une petite machette, tchak tchak tchak, 112 petites mains qui tiennent puis fendent le bambou, de plus en plus petit, sous la supervisions de vieilles femmes édentées. Celles là, je les soupçonne de les avoir vendues leurs dents, elles sont impitoyables, et rudoient les enfants au moindre signe de faiblesse. Elles leur enfoncent des cure-dents sur le dos de la main et dans les omoplates puis y mettent le feu. Que voulez-vous, je n’y peux rien, je ne suis que le patron, les vieilles femmes m’arracheraient les poils un à un si j’osais leur faire la moindre remarque. Je pensais que les enfants pourraient travailler sans surveillance si je les attachais fermement et leur distribuais des bonbons tous les quinze du mois lunaire, mais les vieilles femmes ne l’ont pas entendu de cette oreille, elles se sont imposées en me menaçant de dénonciations infâmantes auprès du comité populaire ; elles ont elle-même fixé leur salaire. Mais j’ai beau augmenter le rendement et diminuer les coûts, que voulez-vous, les clients sont de plus en plus attirés par les cure dents chinois, réguliers, sans surprise et qui jaillissent plus facilement des portes cure-dents en forme de cochons. Peut-être devrais-je penser à l’exportation, doter mes bâtonnets d’un label commerce équitable, fait à la main par des indigents que je sauve ainsi du caniveau, merci madame, merci monsieur, à vot’ bon cœur. Peut-être ferais-je mieux de me faire bonzesse, je sens que mes activités ne me préparent rien de bon et loin de moi l’envie de me réincarner en buffle ou en statue de Lenine qu’on finira bien un jour par déboulonner ; J’exulte dans mes pensées de cambrioleur. Quand je vois de jeunes hommes aux pommettes hautes, s’enlacer ainsi sur des motos, je me demande pourquoi les jeunes pionniers n’existent plus, avec leurs petits foulards rouges, leur hymne et leurs soupirs palpitants. J’oserai plumer un perroquet si on m’en mettant un sous la main. Une par une, j’arracherai ses plumes colorées, ça ferait le même son que les bambous que l’on fend, tchak… tchak… tchak, en légèrement plus doux et feutré, et l’oiseau jurerait dans les six tons, une plume bleue, une verte, une rouge, une orange, une jaune et puis une petite blanche duveteuse, tirée de la houppette. Je m’en ferais une coiffe, que je porterais au vent de ma Honda, en poussant des hurlements à travers la ville. Debout sur le moteur, les mains sur le guidon, le pouce sur le klaxon, je ferais des tours de plus en plus rapides, j’encerclerai le lac de l’Ouest pour effrayer les amoureux qui y stagnent. Alors enfin, nous saurons si leur romantisme feint est vrai, si leur amour résiste à ces cris de perroquet effarouché. Et le monde saura enfin combien d’entreprises se créent sous les fleurs de lait et les flamboyants. Combien de ces amoureux, effrayés, s’enfuiront à bord d’un cygne, pour jeter en plein lac leur fiancée ? Combien encore appelleront leur mère à la rescousse ? Et combien encore se tapiront sous les roues de leur engin ? Gageons que grand sera leur nombre et petite leur descendance. Car aucun simulacre ne résiste aux cris du perroquet enivré. Le perroquet ne déclarera victoire que lorsque les jeunes garçons resteront enlacés, au lieu de s’essayer à l’hétérosexualité de convenance.
 
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